ILL MANORS, LA CITÉE DE LA VIOLENCE
de Plan B
– critique – DVD – (drame)

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la_cite_de_la_violenceMondo-mètre :
note 5.5
Carte d’identité :
Nom : Made in Britain
Père : Plan B alias Ben Drew
Livret de famille : Riz Ahmed (Aaron), Ed Skrein (Ed), Natalie Press (Katya), Anouska Mond (Michelle), Lee Allen (Chris), Jo Hartley (Carol), Lee Whitlock (Vince), Dannielle Brent (Jo), Martin Serene (Wild Bill), Ryan De La Cruz (Jake), Eloyse Smyth (Jody), Neil Large (Terry), Nick Sagar (Marcel), Georgia Farthing (Georgia)…
Date de naissance : 2012
Majorité au : 3 avril 2013 (en salles)
Nationalité : Angleterre
Taille : 2h00
Poids : 100.000 £

Signes particuliers (+) : Ben Drew parle de ce qu’il connaît avec une sincérité évidente et bouleversante. Ill Manors est animé par la rage de hurler sa colère, par la force de dénoncer et par la véracité de son propos se posant comme un électrochoc visant à éveiller les consciences.

Signes particuliers (-) : La démarche du néo-cinéaste est noble mais le combat semble fatalement perdu d’avance. Ill Manors rejoue des gammes déjà composées dans les 80’s comme dans les 90’s, avec pas mal de redondance et un style difficile (il est impératif d’aimer le rap) un peu lassant sur la longueur.

 

MANIFESTE GÉNÉRATIONNEL

Résumé : Les récits de plusieurs personnages dans chaud quartier anglais. Kirby est un ex dealer, qui sort de prison. Ed est un allumé dangereux. Michelle est une prostituée engluée dans un sale pétrin. Jack est un jeune qui se retrouve alpagué au sein d’un gang. Katya veut fuir le quartier et aspire à autre chose. Chris veut se venger. Et Aaron s’efforce juste d’être un droit…

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L’INTRO :

Ill Manors est une curiosité britannique coup de poing qui revient de loin, un projet de longue date de Ben Drew, artistique hétéroclite au passé d’acteur, de chanteur de rap (caché sous le pseudonyme de Plan B) et de réalisateur engagé évoquant notamment la dure vie des ghettos londoniens dominés par la violence, les trafics et le chômage. Le film a nécessité plusieurs années de développement, marqué notamment par des difficultés de financement. Un court-métrage plus tard histoire de prouver qu’il peut conduire à bien son entreprise, Ben Drew a finalement réussi à monter ce projet initial budgété à seulement 100.000 £ et racontant un assemblage d’histoires vraies vécues, racontées ou lues, prenant toutes place dans ces citées glauques où l’auteur a grandi. Sa musique (il est souvent appelé le Eminem anglais) avait pour particularité de raconter des histoires. Ce sont ces dernières qui deviendront des éléments du film, et la musique servira d’appui au lancement des saynètes qui constituent le contenu de Ill Manors, sorte de collage d’anecdotes reliées entre elles par quelques personnages transversaux en interaction permanente avec les autres. Côté casting, le semi-amateurisme du projet a poussé Ben Drew a réunir une distribution elle-aussi hétéroclite entre jeunes débutants et acteurs un rien plus expérimentés dont certains sont déjà apparus dans son court-métrage.

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L’AVIS :

Stylistiquement très référentiel, renvoyant autant au Pusher de Refn qu’à Tarantino ou au cinéma de Alan Clarke (dont on parlait hier avec son puissant Made in Britain), Ill Manors est une sorte de La Haine version anglaise, un film-expérience proche du collage artistique quasi-documentaire navigant entre musique et image avec une dramaturgie assez singulière faite de remises à zéro permanentes nous lançant à chaque fois sur de nouveaux personnages et histoires mais qui, au final, s’emboitent toutes les unes aux autres dans un ensemble assez cohérent où les différents acteurs de cette plongée dans l’enfer des bas-fonds des banlieues londoniennes et sa jeunesse désœuvrées, peignent une vue globale du problème majeur de la misère des citées frappées d’un fléau que Ben Drew entend dénoncer fermement. En s’appuyant sur sa longue expérience du milieu, le néo-cinéaste rappeur exprime clairement ses intentions en affirmant vouloir « changer les choses ». Ill Manors (rebaptisé La Citée de la Violence) devient alors une ambitieuse tentative d’éveil des consciences et de confrontation avec les pouvoirs publics sur les maux gangrénant un pan de la société britannique. « J’ai fait ce film pour que les choses changent dans mon pays » martèle Drew. Et même si l’on sait malheureusement que ça ne changera pas et qu’un film isolé ne fera pas évoluer les choses, ce n’est pas pour autant qu’il faut se taire. La Citée de la Violence s’inscrit dans une longue tradition évolutive décanale et transversale de films générationnels dénonçant les éternels mêmes problèmes de décennie en décennie (avec les évolutions de culture, de société, du langage et du phénomène en lui-même), ceux de la jeunesse en perdition, de la montée de la délinquance juvénile et de l’impuissance des pouvoirs en place et des structures spécialisées à apporter des réponses et solutions. Depuis plus de quarante ans et à fréquence régulière, le cinéma propose ce genre de brûlot-choc ancré dans son temps, ses codes et son époque et Ill Manors en est le petit dernier. Chaque décennie en a un ou deux emblématique(s). Depuis le fondateur Orange Mécanique kubrickien (70’s), et encore, on pourrait remonter plus loin en voyant des prémices dans un La Fureur de Vivre (50’s), à Made in Britain (80’s) en passant par La Haine (90’s) ou Pusher (90’s et 2000’s) et d’autres. Le cinéaste s’exprime avec beaucoup de rage et d’authenticité comme d’autres avant lui, même si cela n’empêchera pas qu’une fois le problème cerné et installé, son film aura du mal à trop savoir où aller, abandonnant cette mosaïque éclatée à une impression de redondance où Ill Manors tourne en rond autour de son idée dénonciatrice que l’on capte et assimile assez rapidement alors que Ben Drew brode encore et encore à grand renfort d’exemples tous plus sombres les uns que les autres dans un effort si démonstratif et misérabiliste qu’il en devient quelque peu lassant.

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Le quotidien des citées glauques dans espoir ni avenir, gangrenée par la drogue, la violence et l’absence de perspectives, cette factualité du système du chat qui se mord la queue où les problèmes existants sont entretenus par le fait que les jeunes générations ne connaissent que le modèle de leurs aînés et suivent, faute d’alternatives viables, leur sillage, seul chemin se présentant devant eux… Ben Drew dresse un portrait glaçant, froid, étouffant et suffocant de cette « fange » abandonnée à son sort. Tableau noir et désespéré où l’ambiance pesante et sombre devient intenable dans un effet cocotte-minute où tout est prêt à imploser, Ill Manors est une œuvre singulière courageuse et méritante usant intelligemment de la musique de son auteur comme dispositif narratif. Encore faut-il ne pas être allergique au rap…

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Le talent de Ben Drew est indéniable et transpire de cette œuvre originale et racée qui fait preuve de caractère au diapason de la tragédie moderne qu’il essaie d’illustrer. Malheureusement, sur sa globalité et plus cinématographiquement parlant, Ill Manors est indigeste et évolue poussivement dans son misérabilisme en enfonçant incessamment des portes qu’il a déjà mainte et mainte fois ouvertes depuis le début. Par excès d’ambition, il cherche inexorablement à hurler de plus en plus fort son message et démultiplie ses exemples par des tas d’histoires animées par des tas de personnages qui composent un ensemble sondant les bas fonds anglais mais se privant d’émotion autre que le dégoût puant de ce qu’il cherche à dénoncer. Au moins le message est entendu, mais le problème est qu’il fatigue à être ainsi rabâché sur deux heures au point d’irriter plus qu’il ne bouleverse. Une tentative d’uppercut social cinématographique bancale, parfois féroce et crue mais peut-être trop impétueuse pour être vraiment adroite et s’abandonnant à un style extrême, ironiquement trop proche de ses personnages pour bénéficier du recul nécessaire à la transmission de son discours, le fond finissant par être oxydé par la forme, de même que la profondeur est murée derrière une esthétique gangsta-rap-hip-hop. En voulant s’en inspirer, Ben Drew accouche de l’antithèse d’un Pusher qui avait ce brio de savoir s’immerger dans un quotidien sans pour autant s’y laisser sombrer pour garder sa perspective finale. Il n’empêche qu’Ill Manors sera un manifeste radical de son temps sur son sujet, perpétuant la tradition des films capturant un instantané des maux d’une des jeunesses d’aujourd’hui, celle au bord du précipice.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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