Nom : L’oeuvre invisible
Parents : Avril Tembouret, Vladimir Rodionov
Date de naissance : 08 avril 2026
Type : sortie en salle
Nationalité : France
Taille : 1h11 / Poids : NC
Genre : Documentaire
Livret de Famille : Jean Rochefort, Anouk Aimée, Jacques Perrin, Claude Lelouch, Edouard Baer, Jean-Claude Carrière…
Signes particuliers : Une histoire pareille, ça ne s’invente pas !
Synopsis : Alexandre Trannoy. Le nom de ce réalisateur ne vous dit rien ? C’est normal : malgré 30 ans de projets, et de tournages avec Jean Rochefort, Anouk Aimée ou Lino Ventura, Trannoy n’a jamais réussi à terminer le moindre film… Enquête haletante sur un rêveur sublime.
PORTRAIT DU CINÉASTE LE PLUS MALCHANCEUX ?
NOTRE AVIS SUR L’OEUVRE INVISIBLE
Avez-vous déjà entendu parler d’Alexandre Trannoy ? Non… et c’est tout à fait normal. Même les cinéphiles les plus ardus n’en ont jamais entendu parler. Et pour cause, il n’a rien fait, ou plutôt il n’a jamais rien fait d’abouti. Son nom aurait pu figurer dans toutes les encyclopédies du cinéma, la Cinémathèque aurait pu lui consacrer des rétrospectives, le festival de Cannes aurait pu célébrer son talent avec une palme d’or et d’autres prix. Mais il n’en sera rien. A jamais.
Toute fin des années 40, Alexandre Trannoy était un jeune idéaliste qui rêvait de graver son patronyme au panthéon du septième art, avec son ami Jean Rochefort comme muse. Trannoy rêvait alors en grand et fourmillait d’idées. Dans les années 50 et 60, il multipliera les projets comme Jésus a multiplié les petits pains. Des scénarios à la pelle, des tournages en cascade, tous les comédiens et comédiennes du moment embarqués dans ses longs-métrages. Il travaillera avec Lino Ventura, avec Alain Delon, avec Jean-Paul Belmondo, Anouk Aimée, Marcello Mastroianni, Jean-Claude Carrière, Jacques Perrin, Claude Lelouch fut son assistant, il s’est même envolé à Hollywood pour un film avec Marlene Dietrich ! Alexandre Trannoy, c’est une aventure folle qui a même concerné Fellini et Kubrick… L’homme de l’aube, Le Serpent de Gibraltar, San Salvador, La Fuite en Avant, Midi-Pile, La Cinquième Saison, Napoléon ne sont que quelques-uns des nombreux films tournés par l’artiste sur deux décennies. Vous n’en avez vu aucun ? Normal aussi puisque Alexandre Trannoy est le cinéaste le plus malchanceux de l’histoire du cinéma français, voire de l’histoire du cinéma tout court. Son premier film a brûlé dans un accident de voiture sur la route de Cannes alors qu’il allait y être projeté au festival. Véridique, Claude Lelouch était même dans ladite voiture et témoigne. Les autres ? Tournages stoppés, annulés, abandonnés, reportés. Alexandre Trannoy n’a jamais terminé un seul film à l’exception de celui qui a été dévoré par les flammes. Véritable Don Quichotte du septième art, Trannoy était-il un génie maudit ou un imposteur qui avait un incroyable talent de bonimenteur, lequel lui permettait d’embarquer les plus grandes stars et les plus grands producteurs dans ses fantastiques (et fantasques) projets ?

Plusieurs décennies après sa mort mystérieuse dans un crash d’avion alors qu’il effectuait soi-disant des repérages pour un énième film inachevé, les réalisateurs Avril Tembouret et Vladimir Rodionov (le Radionov du cataclysmique Anges & Cie bien loin de son univers comique) tentent de percer le mystère Alexandre Trannoy, artiste effacé de l’histoire en même temps que sa non-œuvre marquante pour ceux qui l’ont vécue, inexistante pour nous et la postérité. Il ne reste quasiment rien de lui, quelques photos, un bout d’interview sur une vieille bande audio, une petite bobine d’images personnelles aux archives du film et les souvenirs des témoins directs qui ont collaboré avec lui. Alors Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ont enquêté, longuement, intensément, pendant des années, traquant le moindre indice, interrogeant tous ceux qu’ils pouvaient interroger. Rochefort bien sûr (à l’initiative du projet pour ressusciter son vieil ami disparu), mais aussi Anouk Aimée, Lelouch, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière, un producteur américain… Ironie du sort, Tembouret et Rodionov ont même bien failli ne pas réussir à terminer leur film eux-aussi quand leur producteur les a lâchés faute d’argent. La malédiction Trannoy est arrivée jusqu’à eux ?! Mais au final, ils se sont débrouillés seuls pour le finir et ont réussi. Ils peuvent enfin livrer, près de 15 ans après avoir commencé, le résultat de leur captivante enquête visant à extirper de l’oubli un homme énigmatique dont la vie a comme été effacée. On pense au Sugar Man de Malik Bendjelloul, autre docu-enquête passionnante, dans l’univers de la musique cette fois.
Tout au long de cette vaste enquête haletante vont être exhumées des anecdotes absolument surréalistes. Un tournage foireux en Guyane, un autre où le scénario s’improvise après le tournage, un autre réalisé à partir de bout de pellicule piquées à Fellini sur La Strada, encore un autre en usurpant l’identité d’un illustre confrère… Avec L’oeuvre Invisible, Tembouret et Rodionov racontent une petite histoire du cinéma cachée dans l’immensité des limbes de la grande. Et à travers elle, le tandem célèbre le pouvoir du cinéma, sa capacité à fabriquer des récits, les fantasmes qu’ils génèrent. Il célèbre surtout un ancien cinéma désormais révolu, une époque où les projets les plus dingues se montaient dans les circonstances les plus folles, où l’argent n’était pas toujours le nerf de la guerre, où l’envie de créer était plus forte que tout. Tembouret et Rodionov rendent aussi hommages aux héros du septième art, à son insaisissable imprévisibilité, à ses fantômes oubliés, à la création et au geste créatif, au cinéma libre inlassablement contraint par les finances, ils déclarent leur amour au cinéma en tant qu’art de l’illusion et des chimères, au pouvoir de l’abstraction et de l’image dont on peut extirper mille et unes idées.

Vertigineux, L’œuvre invisible est un bijou de documentaire au suspense fascinant, à la nostalgie profondément émouvante, à l’étonnement parfois drôle tant le parcours narré à un petit quelque-chose de picaresque. Avril Tembouret et Vladimir Rodionov raconte la folle histoire d’un artiste à la destinée absolument incroyable. Tellement incroyable que ça ne s’invente pas, que le cinéma lui-même n’aurait pas pu l’inventer. À moins que… Vous vous souvenez du Forgotten Silver de Peter Jackson ? Après tout, ce n’est pas ça le cinéma, l’art d’imaginer des histoires rocambolesques, l’art de fabriquer des mythes et des fantasmes auxquels on s’attache et on veut croire ? On vous laisse méditer là-dessus…
Par Nicolas Rieux

