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LA PETITE GRAINE de Mathias & Colas Rifkiss : la critique du film

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Nom : La Petite Graine
Pères : Mathias et Colas Rifkiss
Date de naissance : 15 avril 2026
Type : sortie en salle
Nationalité : France
Taille : 1h38 / Poids : NC
Genre : Comédie dramatique

Livret de Famille : Sébastien ChassagneLouise MassinOussama Kheddam, Delphine Baril…

Signe particulier : Un joli premier film, drôle, émouvant, intelligent. 

Synopsis : Denis et Céline rêvent d’avoir un enfant. Après des années d’inséminations artificielles infructueuses, ils se lancent dans le plan de la dernière chance : demander à Piche, un ancien camarade de classe dont Denis était le souffre douleur, de les aider.

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NOTRE AVIS SUR LA PETITE GRAINE

Auteurs de plusieurs courts-métrages primés dans de nombreux festivals internationaux, les frères Mathias et Colas Rifkiss sautent le périlleux pas du long et signent un premier film qui vient confirmer toute l’étendue de leur talent, en plus de donner un prolongement à leur précédent court La Charge Mentale avec les mêmes protagonistes et comédiens. Balancé entre la comédie satirique et le drame intimiste, La Petite Graine s’amuse non sans une douce ironie de l’injonction faite aux couples de procréer pour participer au « réarmement démographique » dixit le président Macron lors d’un discours prononcé en 2024. Un discours hors sol reçu avec violence par les deux cinéastes. Car derrière ces déclarations présidentielles se cache une vision troublante de notre société. Il faut produire des enfants pour nourrir l’appétit de notre monde libéral, il faut que les femmes respectent leur fonction procréatrice et que les couples travaillent pour le bien de la société. Quid de ceux qui ne veulent pas d’enfants ? Ils sont ostracisés, perçus comme égoïstes car n’œuvrant pas pour le bien commun ou anormaux car ils refusent ce qui est vendu comme la plus belle chose du monde, comme l’accomplissement ultime de l’homme. Il se dégage de tout cela une forme de mépris social occultant des difficultés et des souffrances et pointant du doigt une catégorie de personnes. Sans parler de ceux qui ne peuvent pas en avoir pour différentes raisons. Comment reçoivent-ils de telles déclarations ? La Petite Graine est une réponse cinématographique à ce mépris quasi solennel.

Denis et Céline sont un couple en souffrance car ils rêvent d’avoir un enfant mais n’y parviennent pas depuis de longues années malgré toutes les solutions alternatives essayées. Ils élaborent alors un plan, contacter Piche, un ancien camarade de lycée, avec pour objectif de le convaincre de leur donner son sperme. À l’époque, Céline craquait pour lui et Denis était son souffre-douleur. Pourquoi lui et pas un proche par exempel ? D’autant que Piche est devenu stand-upper et affiche son idéologie anti-gosses dans ses sketches. Une petite soirée de retrouvailles organisée par le couple nous le dira…
Avec La Petite Graine, Mathias et Colas Rifkiss répondent au mépris par l’ironie. Leur film n’a de cesse d’égratigner les conventions et clichés généreusement répandus et ancrés au burin dans les mentalités. Comme celle qu’un foyer ne doit pas être deux mais trois (au moins). Comme celle qu’une femme doit être absolument une mère douce et soumise aux diktats sociétaux. Comme celle qu’un homme doit être un vrai mec fort, protecteur, porteur du foyer. La Petite Graine détourne tous ces archétypes, mais sans verser dans d’autres non plus. Un couple prêt à tout pour répondre à l’injonction sociale d’avoir un enfant car l’on ne peut être heureux à deux, mais qui n’y parvient pas et finit par s’oublier eux-mêmes dans leur malheur. Une femme qui n’a rien de la petite chose soumise. Un homme qui n’a rien de l’homme viril. Un pote qui incarne à lui-seul ces désaxés « bizarres » cyniques qui ne voient pas en quoi un gamin est un accomplissement ultime. Une femme (la copine rapportée de Piche) qui a des enfants mais qui le regrette (le tabou absolu !). La petite galerie de personnages croqués par les frères Rifkiss est non seulement savoureuse, mais surtout représentative du discours déculpabilisant armé par le film.

Autour d’eux, Mathias et Colas Rifkiss élabore une comédie qui fricote gentiment avec une forme d’absurde assez drôle. L’obsession paniquée de ce couple pour avoir un enfant à tout prix produit quelques situations où l’on rit parfois jaune, ou parfois très franchement. Ça, c’est pour le côté comédie (fort réussi). Mais il n’est pas seul. Dans La Petite Graine, le rire évolue constamment au rythme du drame mélancolique duquel naît une profonde émotion. Car pour les frères Rifkiss, il ne s’agit pas seulement de se moquer en imposant un quelconque contre-moralisme dédaigneux. Il s’agit plutôt d’aller chercher une vérité insaisissable, de creuser un sujet tabou et pour certains embarrassant, en rappelant que chacun peut et doit avoir le droit de vivre sa vie comme il l’entend sans devoir se conformer à des normes sociales. Car les aspirations des uns ne sont pas forcement celles des autres. Car le bonheur est protéiforme et peut emprunter mille et une voies. Les trajectoires intimes des personnages du film nous enjoignent à nous rappeler de cela, et qu’il n’y a pas de honte à ne pas vouloir d’enfant, pas plus qu’il n’y en a à ne pas pouvoir en avoir. Pas plus qu’il n’existe un modèle établi, un type de parentalité ou une vision du couple.

Fort d’une grande sensibilité écrite dans le rire comme dans l’émotion, La Petite Graine est une épopée intime qui emprunte un chemin profondément émouvant sur lequel on croise des paysages franchement désopilant. Très bien écrit, ponctué de jolies idées de mise en scène et surtout excellemment interprété par sa petite brochette de comédien.nes (Sébastien Chassagne, Louise Massin, Oussama Kheddam et Delphine Baril sont tous formidables), ce long-métrage à l’humilité touchante parvient à conjuguer joliesse, amusement et propos, sans jamais avoir l’air ni poussif ni artificiel. Au contraire, il s’en dégage un naturel qui fait du bien, où la légèreté et la gravité se marient avec une adresse qui touche au cœur et à l’âme. Plus le récit progresse et plus La Petite Graine prend de l’épaisseur et de la hauteur, sans jamais sacrifier le joyeux divertissement intime dans sa composition.

Au passage, La Petite Graine rappelle qu’il existe en France, un vrai vivier de talents derrière les noms ronflants dont les films occupent constamment l’espace visible des salles de cinéma. On pense à Loïc Paillard hier (Les Lendemains de Veille), aux frères Rifkiss aujourd’hui. Des artisans passionnés que l’on aimerait bien voir participer activement au réarmement cinématographique.

 

 

Par Nicolas Rieux

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