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LES RAYONS ET LES OMBRES de Xavier Giannoli : la critique du film

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Nom : Les Rayons et Les Ombres
Père : Xavier Giannoli
Date de naissance : 18 mars 2026
Type : sortie en salle
Nationalité : France
Taille : 3h15 / Poids : NC
Genre : Drame, Biopic, Historique

Livret de Famille : Jean DujardinNastya Golubeva CaraxAugust Diehl

Signes particuliers : Une fresque passionnant au coeur des sombres heures de la collaboration.

Synopsis : Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, un père et sa fille pris dans l’engrenage de la collaboration.

L’UN DES TRÈS GRANDS FILMS DE L’ANNÉE

NOTRE AVIS SUR LES RAYONS ET LES OMBRES

Cinq ans après son magnifique Illusions Perdues, Xavier Giannoli reste dans le registre de la fresque historique mais change d’époque. Le cinéaste quitte le XIXe siècle de la Seconde Restauration et plonge dans les sombres heures de la Deuxième Guerre Mondiale. Encore un film sur 39-45 diront peut-être certains, lassés par la propension du cinéma français à inlassablement raconter les mêmes histoires sur l’occupation, la résistance etc… Oui encore un, mais un différent cette fois, sur un sujet différent, avec des intentions différentes. Surtout, un film hors normes et, osons-le, un chef-d’œuvre !

Milieu des années 20, deux idéalistes pacifistes, le français Jean Luchaire et son ami germanique Otto Abetz, se battent pour une entende franco-allemande. Ensemble, ils œuvrent pour une amitié forte entre les deux pays, pour une réconciliation, et surtout pour que résonne le noble et nécessaire appel « plus jamais ça », en référence à la Grande Guerre qui a défiguré l’Europe quelques années auparavant. Malheureusement, le nazisme va se répandre en Allemagne, le Troisième Reich va jaillir des cendres du pays précédemment vaincu, et une nouvelle guerre va finir par embraser le monde. Les deux amis de toujours veulent sauver ce qu’il est possible de sauver et maintenir le dialogue entre les pays. L’un par son organe de presse, l’autre par sa nouvelle position d’ambassadeur du Reich à Paris. Sans même s’en rendre, leurs efforts conjoints pour la paix va les mener à la collaboration. Et au milieu de ce nouveau monde, des hommes et des femmes qui prennent position… et Corrine, la fille de Jean, une jeune actrice au destin de star naissant qui va elle aussi chercher sa place dans ces nouveaux temps.

 

 

La Seconde Guerre Mondiale a été abordée de long en large et travers à l’écran. Mais le cinéma français a souvent donné l’impression de tourner toujours autour des mêmes angles d’approche, des mêmes sujets, des mêmes thèmes. Les Rayons et les Ombres donne l’impression d’oser quelque chose de très difficile, parler de la collaboration rampante par le prisme de ceux qui l’ont pratiquée. La facilité aurait été d’aller chercher une histoire de ces détestables petits collabos sans nuances qui auraient ainsi cristallisé la haine du spectateur dans une vision manichéenne de l’Histoire. Mais parce que l’Histoire ne s’est jamais écrite uniquement en blanc ou en noir, Xavier Giannoli a trouvé une brèche passionnante badigeonnée de gris avec l’histoire vraie du patron de presse Jean Luchaire et de son ami le diplomate nazi Otto Abetz, qui a dirigé Paris de 1940 à 1944.

Passionnant, c’est le mot. À l’heure, plus que jamais, des jugements hâtifs et péremptoires, Xavier Giannoli analyse la trajectoire de deux hommes que l’Histoire a rangé dans la catégorie des méchants honteux. Coupables, ils l’étaient, là n’est pas la question. Un formidable réquisitoire final d’une extrême puissance et intelligence clamé par Philippe Torreton se charge de replacer toute l’histoire dans l’Histoire. Mais avant… Avant, rien ne prédestinaient ces deux pacifistes convaincus à devenir ce qu’ils sont devenus. Rien ne prédestinait Jean Luchaire à devenir l’un des plus fervents partisans de la collaboration et de ses horreurs. Pas plus que rien ne prédestinait l’allemand francophile Otto Abetz à devenir un maillon fort de la chaîne nazie. Les Rayons et les Ombres étudie avec minutie comment s’est dessiné un lent glissement vers le précipice d’un puit sans fond, obscur et terrifiant. Comment deux hommes aux antipodes de ce que l’Histoire retiendra d’eux ont pu devenir ce qu’ils sont devenus, l’un promoteur zélé du devoir de collaboration et l’autre organisateur de ladite collaboration à Paris. Comment deux hommes qui avaient eux-mêmes des proches amis juifs ont pu se laisser convaincre et contaminer par les nauséabondes idées antisémites du Reich. Comment leurs nobles idéaux des débuts les ont conduit à se faire aspirer par la marche d’un sombre temps. « L’enfer est pavé de bonnes intentions » dit l’adage. Les trajectoires de Jean Luchaire et Otto Abetz en sont une parfaite démonstration. Contrairement à d’autres, ils pensaient bien faire au départ. En soutenant la collaboration, Jean Luchaire pensait qu’il était impératif de préserver un dialogue entre le France et l’Allemagne pour éviter une funeste escalade. En devenant l’ambassadeur du Reich à Paris, Otto Abetz (perçu comme trop nazi par les français et trop francophile par l’Etat-Major hitlérien) espérait pouvoir minimiser les dégâts. Mais leur histoire était empruntée d’une forme de déterminisme tragique. Ils n’ont pas su comprendre que la voie qu’ils empruntaient était condamnée dès le départ.

Là où le film de Xavier Giannoli prend encore un peu plus d’épaisseur, c’est en ne négligeant pas un autre personnage passionnant, celui de Corrine Luchaire, la fille comédienne de Jean, passée de néo-star vénérée dans les années 30 à paria au lendemain de la Guerre. C’est elle la narratrice de l’histoire, c’est elle qui rend compte des choses par sa vision et son recul. Et de par sa position de simple spectatrice des événements qui ont défilé trop vite sous ses yeux, son témoignage donne encore plus de consistance et de pertinence à l’analyse. Peut-on la blâmer d’être justement restée simple spectatrice du cauchemar de la France ? De n’avoir au fond « rien fait » ? D’être restée fidèle à des hommes en qui elle avait confiance, son père devenu collabo, son parrain devenu nazi ? Peut-on réellement la blâmer de s’être laissée entraînée par la marche de l’Histoire en occultant sa jeunesse insouciante ? À travers sa trajectoire à elle, certes trouble parfois, Les Rayons et les Ombres questionne les frontières entre complicité passive et collaboration active… Est-ce du pareil au même ? Peut-on condamner ceux qui n’ont pas eu un courage héroïque ? Et puis qui sommes-nous pour éructer que l’on aurait fait mieux qu’eux, jonchés dans le confort sans danger de notre canapé ? Peut-être que oui. Peut-être que non. Peut-être que l’on aurait été plus courageux. Peut-être que l’on se serait laissé aussi emporter par la peur.

Réalisé avec une virtuosité exceptionnelle qui n’a d’égale que les performances de ses comédiens (notamment une impressionnante Nastya Golubeva Carax – fille de Leos Carax d’ores et déjà favorite au César de la révélation féminine), Les Rayons et les Ombres prend des allures de grande fresque historique intense empruntant par moments des motifs aux meilleures œuvres scorsesiennes. Captivant du haut de ses larges 3h15, le film de Xavier Giannoli est tout simplement brillant, fin dans l’interrogation, palpitant dans la forme, tragique dans le fond. Frappé d’un sentiment de tristesse bouleversante qui accompagne des destins érigés en symboles, Les Rayons et les Ombres est aussi remarquable dans sa construction narrative, dans sa manière de raconter l’histoire d’un engrenage en évitant les jugements trop faciles, et dans l’analyse qu’il laisse au spectateur de l’Histoire avec un grand H. A coup sûr, l’un des très grands films de l’année.

 

Par Nicolas Rieux

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