WALL CINÉ PICTURES – escale n°12 : trois idées de films à voir ou à revoir
Le ciné-club du samedi

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Douzième Wall Ciné Pictures, notre rendez-vous « ciné-club » du samedi et ses trois idées de films à voir ou à revoir. Escale n°12, focus sur un chef-d’oeuvre d’Akira Kurosawa qui ressort justement en Blu-ray collector cette semaine, sur un petit chef-d’oeuvre américain méconnu et sur un bijou du néo-cinéma italien.

VIVRE-DANS-LA-PEUR-3Dnote 4.5 -5
VIVRE DANS LA PEUR
De Akira Kurosawa – 1955 – 1h53
Genre : Drame – Japon
Avec : Toshiro Mifune, Takashi Shimura, Minoru Chiaki…

Synopsis : Tokyo, 1955. Kiichi Nakajima, riche industriel convaincu de l’imminence d’une nouvelle guerre atomique, se résout à liquider tous ses biens et envisage d’émigrer au Brésil avec ses proches. Mais ceux-ci, incapables de lui faire entendre raison et désespérés à l’idée que ses lubies finissent de dilapider la fortune familiale, prennent la décision radicale de le placer sous tutelle…

En 1955, Akira Kurosawa est au sommet de son art et de sa carrière. Le cinéaste a déjà signé une longue liste de chefs-d’œuvre dont l’intelligence et la puissance lui auront valu la reconnaissance nationale mais également internationale, comme en témoignent les prix décernés à Venise ou à Berlin, pour des films tels que Rashomon, Vivre ou Les Sept Samouraïs. C’est dans la foulée de ce dernier que le maître japonais va alors s’attaquer à Vivre dans la Peur, drame bouleversant porté par l’immense Toshiro Mifune. Dix ans sont passés depuis Hiroshima et Nagasaki mais le traumatisme est encore bel et bien présent. Le sinistre souvenir encore à vif dans l’esprit de la population insulaire sera alors ravivé par les essais nucléaires conduits par les Etats-Unis sur un atoll voisin. Dessinant la situation tragique d’un homme obsédé par sa peur d’un nouvel holocauste au point de vouloir tout quitter pour partir le plus loin possible et considéré comme « fou et irraisonné », Vivre dans la Peur est une fine illustration de la crainte encore palpable des japonais après le cauchemar vécu en 1945 et quasiment un constat psychologique de la situation une décennie plus tard. A la fois sombre, grave, pessimiste mais néanmoins humaniste, cette œuvre magistrale, qui aura connu un gros échec à sa sortie en salles au Japon, pose surtout la pertinente question du regard vers l’avenir. Maintenant que la Bombe a été utilisée une fois, comment vivre autrement que dans la peur ? Un grand Kurosawa.

L’actualité : Vivre dans la Peur vient de paraître le 27 avril dernier dans le cadre de la somptueuse collection ultra-collector dédiée à l’artiste nippon par l’éditeur Wild Side (voir visuel ci-dessus). Le film est disponible en Blu-ray et DVD (version restaurée), accompagné d’un beau livret et de suppléments. Une édition à ne pas manquer ! A noter que Vivre, autre chef-d’œuvre multi-primé du maître et sorti trois ans auparavant, est également paru dans la même collection.

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LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUITnote 5 -5

LES FLICS NE DORMENT PAS LA NUIT
De Richard Fleischer – 1972 – 1h43
Genre : Policier, Drame – USA
Avec : George C. Scott, Stacy Keach, Jane Alexander, George C. Scott, Scott Wilson, Eric Estrada…

Synopsis : Roy Fehler, jeune étudiant en droit, s’engage dans la police pour subvenir aux besoins de sa famille. Partenaire du vétéran Andy Kilvinski, le jeune homme apprécie cette nouvelle vie et délaisse peu à peu ses études. Lassée de ne plus le voir, sa femme le quitte et Roy sombre dans la dépression…

Richard Fleischer était un cinéaste épatant, capable de grands spectacles tels que Le Voyage Fantastique ou 20.000 Lieues sous les Mers, comme d’œuvres plus sombres et inquiétantes façon L’étrangleur de Boston ou Soleil Vert. The New Centurions, son titre original référentiel et métaphorique renvoyant à ces soldats qui faisaient régner l’ordre dans l’immense empire romain décadent, restera peut-être comme l’un de ses films les plus aboutis. Chronique adoptant ce style millimétré, épuré et quasi-documentaire cher à ce nouveau cinéma américain des années 70 prêt à tutoyer les sommet de son art de la narration et de la mise en scène, Les flics ne dorment pas la nuit suit le quotidien de quelques policiers, ni des héros ni des pourris, pas plus des Bullitt ou des Shaft que des Serpico, simplement des hommes avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs réussites et leurs échecs, des hommes au métier atypique, en marge d’une société qu’ils sont pourtant censés protéger, confrontés au quotidien d’une Amérique en pleine mutation et premiers spectateurs de sa déliquescence brûlant les vestiges de l’ancien temps de l’insouciance. Juste, lucide, passionnant, parfois bouleversant mais jamais superflu, Les Flics ne Dorment pas la Nuit est un film à voir et à revoir, pour la perfection et la maîtrise atteintes par Fleischer, pour son ode à l’amitié et à la transmission du savoir, pour la musique très « blaxploitation » de Quincy Jones, pour la performance de ses immenses comédiens (de Stacy Keach au jeune Eric Chips Estrada, de George C Scott à Scott Wilson), ou encore pour son traitement neutre et réaliste, tirant de sa sobriété, toute sa force de caractère nihiliste et sa puissance crépusculaire. Les Flics ne Dorment pas la Nuit est un chef-d’œuvre des années 70, du Grand Cinéma tour à tour froid et chaleureux, noir ou profondément humain, désespéré mais porteur d’une forme d’espoir mélancolique, old school et résolument moderne. Car c’est aussi ça un grand film, savoir utiliser le meilleur de l’héritage des aînés sans pour autant s’y enfermer paresseusement, et le croiser avec ce qui pourrait être le futur de demain. Visionnaire et expérimenté, Fleischer savait faire cela. Toujours moderne, jamais dépassé, sachant piocher le meilleur partout et en tout temps et contexte. Un géant qui signe ici, probablement son plus grand film, une œuvre aux protagonistes ni mauvais ni sympathiques, une œuvre sans artifices dramatiques, une œuvre simple et riche à la fois, témoin de cette époque où une société était arrivée à un profond carrefour, prêt à évoluer vers un avenir où plus rien n’aurait de sens.

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19647609.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxnote 4 -5

LA SOLITUDE DES NOMBRES PREMIERS
De Saverio Costanzo – 2011 – 1h58
Genre : Drame – Italie
Avec : Alba Rohrwacher, Luca Marinelli, Martina Albano…

Synopsis : 1984, 1991, 1998, 2007. Autant d’années qui séparent la vie de Mattia et d’Alice. Deux enfances difficiles, bouleversées par un terrible événement qui marquera à jamais leur existence. Entre leurs amis, leur famille et leur travail, Mattia et Alice sont malgré eux rattrapés par leur passé. La conscience d’être différent des autres ne fait qu’augmenter les barrières qui les séparent du monde, les menant à un isolement inévitable, mais conscient. 

Non, La Solitude des Nombres Premiers n’a rien à voir avec le destin de mathématiciens, des bancs de l’école aux fauteuils de la NASA. Drame psychologique tout en sensibilité, ce troisième film de l’italien Saverio Costanzo part du principe qu’un nombre premier ne peut être divisé que par lui-même. Appliquant ce théorème renvoyant à une forme de « solitude mathématique », à deux âmes en peine meurtries par de profondes blessures et traversant leur vie plus qu’ils ne la vivent, le film s’attache à ces deux esseulés souffrant d’une solitude qui va trouver une résonance l’un chez l’autre. Étalé sur trois décennies, La Solitude des Nombres Premiers dépeint avec finesse des personnages emprunt d’une triste mélancolie, fuyant la vie et se réfugiant dans un monde où ils ont érigé des barrières protectrices derrière lesquelles ils s’abritent, chacun portant sa douleur, ses meurtrissures, ses démons ou peines. Ces deux êtres fragiles, en constant déséquilibre et en proie aux affres de leurs différences, sont à la recherche de leur « autre » à l’image des nombres premiers qui ont tous un « nombre jumeau ». Ils vont alors se rencontrer, se rapprocher, tout en gardant un certain éloignement à l’autre comme à la vie, développant une relation étrange aussi singulière qu’ils ne le sont eux-mêmes.

Malgré la tonalité grave du film, Costanzo propose néanmoins un regard original sur ses personnages, ne recherchant jamais activement le lacrymal. Le cinéaste effleure ses héros tout comme ils s’effleurent entre eux, et parle de la différence avec une touchante sincérité associée à un torrent d’émotions psychologiques passionnantes et fouillées. Le malaise, la solitude, la douleur et la peine, la différence, l’handicap sentimental et amical sont des thèmes centraux de cette superbe histoire émouvante sur deux âmes cabossées par la vie dont les stigmates sont tant intérieurs qu’extérieurs, tant moraux que physiques. Visuellement audacieux, La solitude des Nombres Premiers prendra des allures d’hommage au giallo italien, par sa musique envoutante, ses teintes colorées et baroques. Costanzo déploie une mise en scène soignée et maîtrisée, enchaînant les plans de toute beauté dans une esthétique ultra-léchée. Magnifique graphiquement, magnifique émotionnellement : magnifique tout court !

A samedi prochain !

Par Nicolas Rieux

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