WALL CINÉ PICTURES – escale n°11 : trois idées de films à voir ou à revoir

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Nouveau numéro de notre rendez-vous « ciné-club » du samedi. Escale n°11, focus sur un drame déroutant de Jean-Marc Vallée (Démolition) et sur les deux premières tentatives d’adaptations du roman Je Suis une Légende, le classique de Richard Matheson.

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CAFÉ DE FLORE
De Jean-Marc Vallée – 2010 – 2h00
Genre : Drame – Franco-canadien
Avec : Vanessa Paradis, Kevin Parent, Hélène Florent…

Synopsis : Il n’est pas facile de dire adieu à ceux qu’on aime ; pour y parvenir, il faut parfois toute une vie – ou deux. Entre le Paris des années 1960 et le Montréal d’aujourd’hui se déploie une vaste histoire d’amour à la fois sombre et lumineuse, troublante et malgré tout pleine d’espoir. Café de Flore raconte les destins croisés de Jacqueline une jeune parisienne mère d’un enfant unique, d’Antoine un DJ montréalais ainsi que des femmes qui l’entourent. Ce qui les relie : l’amour, troublant, maladroit, imparfait et inachevé… humain.

On l’a souvent dit mais on aime Jean-Marc Vallée. Pour son excellent C.R.A.Z.Y., pour Victoria, ou plus récemment pour Dallas Buyers Club, Wild ou Demolition. Niché au cœur de sa belle filmographie, Café de Flore est probablement son œuvre la plus ambitieuse. A cheval entre la France des années 1960 où Jacqueline élève seule son fils trisomique et le Montréal des années 2010 où Antoine est en plein trouble familial, Café de Flore navigue dans le temps et l’espace, et propose une construction puzzle complexe et déroutante, où deux histoires parallèles, sans lien au premier abord si ce n’est une thématique commune, s’entremêlent, se chevauchent, comme deux branches de lierre qui s’enchevêtrent au rythme d’une musique intemporelle traversant les âges et les frontières et s’offrant comme une sorte de virgule séparant deux parties d’une seule et même phrase au sujet commun. Café de Flore explore et philosophe sur ce sentiment passionnant et complexe qu’est l’amour, s’essayant à une réflexion sur sa nature en tant que concept. Sa force, sa folie, ses excès, ses dangers et ses ravages, l’amour indéfectible, l’amour destructeur, l’amour enivrant, l’amour poison, l’amour passionnel, l’amour qui consume, l’amour qui fait vivre, l’amour qui tue… Fascinant de beauté et de poésie dramatique et mélancolique, Café de Flore est un film à fleur de peau, difficile d’accès voire hermétique et prétentieux aux yeux de certains, mais néanmoins une démonstration bouleversante de toute la fragilité humaine, portée par une B.O. somptueuse, des comédiens en état de grâce, et une richesse qui se dessine au fur et à mesure des visions, au-delà des premiers ressentis instantanés.



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JE SUIS UNE LÉGENDE
De Ubaldo Ragona & Sidney Salkow – 1964 – 1h28
Genre : SF – Italo-américain
Avec : Vincent Price…

Synopsis : Le Dr Robert Neville est le dernier homme vivant sur terre. Suite à une pandémie mondiale, l’humanité a été décimée, le reste a muté en sorte de vampires craignant la lumière du jour. Au milieu d’un New York vide hormis ces créatures qui sortent la nuit, Neville est résigné…

Première des trois adaptations produites (à l’heure actuelle) à partir du classique de la littérature de science-fiction publié en 1954 par Richard Matheson, Je suis une Légende est une petite coproduction italo-américaine mettant en scène le cultissime Vincent Price en seul survivant d’un monde perdu. Le choix de l’acteur fut d’ailleurs l’un des points de mécontentement d’un Matheson qui, de toute façon, n’a jamais caché sa très moyenne appréciation de cette version. Mais de toute manière, la réalité est qu’aucune des trois adaptations ne sera totalement fidèle à l’esprit et au contenu de son livre. Cette première tente néanmoins, malgré son faible budget, de s’en approcher au maximum, du moins sur certains points.

Réactivant le mythe du vampirisme pur (ail et miroirs à l’appui) en s’éloignant de l’aspect brutal et semi-zombiesque des créatures du roman de Matheson, le film de Ragona et Salkow souffre de sa faible ambition thématique et de sa confusion scénaristique, préférant se concentrer avant tout sur les bases de la fabuleuse histoire originale. Néanmoins, on retrouve plusieurs éléments fondamentaux du livre comme ce « héros » en proie à une terrible solitude et à une terne routine rébarbative entre protection de sa demeure/refuge, nettoyage de la ville avec enterrement quotidien des cadavres dans « la fosse » commune. Le choix de la voix off pour combler le silence pesant d’un New York désincarné et fantomatique, apporte une certaine mélancolie lancinante qui n’est pas inintéressante. Les deux réalisateurs reprennent également l’explication originelle de la « survie » de Neville face à la pandémie, et l’idée du final, bien qu’ils ne s’attarderont pas suffisamment sur la montée en puissance de cette « nouvelle société » qui s’organise, les vampires prenant la place des humains et cherchant à « reconstruire » une civilisation perdue. Malgré quelques libertés, Je suis une Légende version 1964 est une courageuse première tentative de transposition d’un roman qui a toujours été précédé d’une réputation d’inadaptable tant sa richesse est importante et ses niveaux de lecture nombreux. Et effectivement, avec moins de 1h30 au compteur, cette version manque d’épaisseur et ressemble plus à une production Roger Corman qu’à une réelle volonté de rendre compte de toute la philosophie de l’imposant bouquin originel. Cependant, reste une série B importante, qui au de-là de ses qualités propres, va inspirer l’un des plus grands classiques du cinéma puisqu’elle jettera les bases de La Nuit des Morts-Vivants de George Romero, à venir 4 ans plus tard. Par ailleurs, il est intéressant de considérer le film dans son contexte de guerre froide où les États-Unis était en proie à une terrible paranoïa et une peur de la fin du monde devant la menace nucléaire dans son conflit avec la Russie. Une peur ici matérialisée à travers ce monde où la civilisation humaine n’est plus.

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LE SURVIVANT
De Boris Sagal – 1971 – 1h38
Genre : Epouvante, SF – USA
Avec : Charlton Heston, Anthony Zerbe, Rosalind Cash…

Synopsis : Le Docteur Neville est le dernier survivant d’une pandémie qui a ravagé le monde et transformé les quelques rescapés et étrange espèce de « vampires » non assoiffés de sang mais craignant la lumière du jour. Regroupés en une sorte de secte, ces nouveaux habitants de la terre tentent d’établir un nouvel ordre social face à un Neville qui représente le dernier vestige d’une civilisation passée, et qui vit seul dans une grande maison devenu un fort assiégé chaque nuit…

Seconde version cinématographique adaptée de roman de Richard Matheson, Le Survivant est peut-être la plus intéressante de toutes. En effet, si la première souffrait d’un budget ridicule et si la troisième à venir avec Will Smith s’apparentera plus à un bon gros divertissement à tendance horrifique très librement transposé, The Omega Man (son titre en VO) parvient à se jouer du roman en prenant lui aussi de nombreuses libertés de taille, mais en propose tout de même une relecture aussi passionnante que profonde. S’ouvrant sur des plans magnifiques d’un New York désert, Le Survivant plante parfaitement sa situation, bien mieux que son prédécesseur, s’attachant ensuite à la psychologie humaine du seul survivant. Charlton Heston, isolé dans cette immense ville fantôme, a perdu tous ses repères, tout contact avec autrui. Déambulant, dans sa morne routine, son Docteur Neville résiste, ne craque pas, il s’est habitué à ce nouveau mode de vie dans un monde post-apocalyptique. Il parle seul à des mannequins en plastique donnant le change d’êtres humains absents, ou à lui-même devant un miroir. Son « meilleur ami » est une statue de César avec qui il joue aux échecs. Il fait les questions et les réponses, tentant ainsi de garder un semblant de civilité, d’humanité, faisant tout son possible pour ne pas basculer dans la folie latente. Une vie mélancolique, où son passé le hante, où l’humanité lui manque, où la frustration psychologique, morale et sexuelle est un poids quotidien. Sagal écarte du bras la partie du roman sur sa famille perdue et les réminiscences de cette « vie antérieure » qui le hante chaque nuit, parties qui constituaient un morceau non négligeable du roman. Le réalisateur préfère en revanche, s’attarder sur ce nouveau quotidien d’un homme qui tente de rester de toutes ses forces un être humain à part entière malgré l’absence de toute civilisation autour de lui. En lieu et place, il s’en créé une illusion. Et le réalisateur d’essayer de renouer avec une certaine profondeur psychologique louable.

Mais curieusement, la plus grande qualité du film réside dans l’un des points sur lequel le film dévie le plus du livre. Abandonnant l’aspect mi-zombie mi-vampire des créatures du livre, il propose une vision plus personnelle de ses créatures, concentrant son récit sur le nouvel ordre social qui tente de s’instaurer. D’un côté, un Neville qui est le dernier vestige d’une civilisation révolue ayant pâti de sa déchéance, de sa progressive auto-destruction. Le monde courrait à sa perte par sa décadence, par son arrogance, et à être allé trop loin, il n’a fait qu’en payer le prix, comme dans ce fut le cas dans certains chapitres d’apocalypses bibliques (Noé, Sodome et Gomorre). De l’autre côté, une nouvelle société qui s’organise autour de ces créatures raisonnées, regroupées en une organisation aux forts accents de « secte » non-humaine, qui ont à cœur de reconstruire une civilisation nouvelle, faisant table rase du passé humain. L’affrontement est alors inéluctable entre deux parties qui ne peuvent cohabiter. Pour ces créatures, Neville représente ce que la pandémie a justement éradiqué (l’homme dans toute son industrialisation, fabriquant des armes, poussant la science trop loin, cupide et amoral) et dès lors, il n’a plus sa place dans la construction d’un nouveau système revenant aux sources mêmes de la vie primitive. A l’opposé, pour Neville, ces créatures ne sont que des corps, des hommes qui ne le sont plus vraiment, des morts ambulants, des abominations de la nature dont il faut débarrasser la planète, pour reconstruire une civilisation humaine avec un grand « H ». Deux visions, deux mondes, deux organisations, deux partis pris qui s’entrechoquent et qui sont comme en guerre théologique et morale. Sagal apporte beaucoup plus de profondeur à son film que n’a pu le faire la version précédente de 1964 par Sidney Salkow. Il cherche à conceptualiser cette opposition de pensée comme si l’on était face à une transposition du monde actuel. Ou comment deux sociétés diamétralement opposées ne peuvent coexister avec cette manière de systématiquement s’accabler, s’accuser et se rejeter mutuellement tous les maux d’un monde malade. Un discours allégorique, puissant de modernité, et qui trouve encore une résonance politique et sociale, 60 ans après son écriture et 30 après le film.

Cette version de Je suis une Légende est probablement la meilleure à ce jour. Si celle d’avant était trop timorée et celle d’après trop portée sur le spectaculaire (bien qu’un film de zombie fun), The Omega Man est une réussite à tous les niveaux, parvenant à renouer avec la force psychologique du livre de Matheson, exploitant son intelligence et reprenant pas mal de ses ressorts (la maison assiégée chaque nuit). Une fidélité pour de nombreuses transgressions. Exit le côté zombiesque désincarné des créatures, exit le passé de Neville, exit la routine de la « fosse » où il porte les corps quotidiennement pour nettoyer la ville de ses morts comme si cette nouvelle situation était provisoire, et exit ses travaux pour essayer de trouver un remède à ce mal et rétablir le système humain « normal ». Ici, Neville/Charlton Heston est plus une figure christique essayant d’établir un nouveau monde tout en cherchant à survivre, mais sans perdre de vue son but de retrouver l’humanité perdue. Un personnage ambigu qui semble vivre sa nouvelle vie de façon égoïste mais qui va faire preuve d’un grand cœur quand l’occasion va se présenter.

The Omega Man est un grand film mais il confirme qu’à ce jour, aucune version totalement fidèle au roman de Matheson n’a été produite. A noter qu’après celle-ci, de nombreuses tentatives de remakes furent lancées, toutes infructueuses pour des questions d’inadaptabilité du roman ou de budget excessivement pharaonique. La plus célèbre fut celle de James Cameron avec Schwarzenegger en vedette. Viendra alors Francis Lawrence en 2007 avec Will Smith en vedette. Mais une fois de plus, on sera loin du roman, sa profondeur s’y trouvant évacuée au profit d’un blockbuster d’action distrayant, même si certaines idées émergent. Finalement, un constat se dégage de ces trois tentatives. En les regroupant, en piochant dans chacune, on obtiendrait presque LA transposition fidèle, chacune des versions ayant choisi de se calquer sur le matériau originel sur certains points seulement. En attendant, si cette version de 1971 est parfois fortement éloignée du livre, elle n’en demeure pas moins comme la plus intéressante.

A samedi prochain !

Par Nicolas Rieux

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