SUPERSTAR (critique)

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Mondo-mètre :

Carte d’identité :
Nom : Superstar
Parents : Xavier Giannoli
Livret de famille : Kad Merad (Martin Kazinski), Cécile de France (Fleur), Louis-Do de Lencquesaing (Jean-Baptiste), Cédric Ben Abdallah (Alban), Alberto Sorbelli (Alberto), Pierre Diot (Morizo), Christophe Kourotchkine (Fabrice), Stéphane Wojtowicz (Edouard)…
Date de naissance : 2012
Nationalité : France
Taille/Poids : 1h52 – 10 millions €

Signes particuliers (+) : Une critique acerbe et intéressante sur la place des médias et de la dignité humaine aujourd’hui. Un superKad.

Signes particuliers (-) : Manque un peu de finesse et de génie pour transcender son sujet en cours de route au lieu de s’enliser un peu.

 

« JE SUIS UN ÊTRE HUMAIN ! »

Résumé : Martin Kazinski, un quidam tout ce qu’il y a de plus normal, devient célèbre du jour au lendemain sans raison…

« Librement adapté du roman L’Idole de Serge Joncour », comme le mentionne le générique de fin, Superstar marque la passe de cinq pour le cinéaste Xavier Giannoli, que l’on avait quitté il y a quatre ans, lorsqu’en 2008 il sortait le très bon A L’origine sur les tristes exploits de l’escroc Philippe Berre interprété par François Cluzet. Du livre originel, Giannoli ne conserve que l’idée de départ d’un homme devenant soudainement célèbre sans savoir pourquoi et développe ensuite une toute autre histoire plus personnelle, très ambitieuse, sorte de pendant dramatique de l’un des segments comiques du dernier Woody Allen, To Love with Rome où il arrivait la même mésaventure à un personnage campé par le délirant Roberto Benigni. Bien sûr, on ne taxera pas, ni l’un ni l’autre, de plagiat éhonté puisque les deux films ont été visiblement produits conjointement, en même temps et à des milliers de kilomètres d’écart.

Superstar narre, non sans un esprit kafkaïen résolument ancré dans l’absurde le plus irréel et cauchemardesque qui soit, la folle et dramatique mésaventure d’un homme qui, un beau matin, devient la célébrité la plus adulée de France sans avoir ne serait-ce que la plus petite idée du pourquoi. D’ailleurs, personne ne sait pourquoi. Il l’est, un point c’est tout. Autographes, photos, paparazzis, caméras de télévision, foule en délire, le pauvre quidam qu’était Martin Kazinski n’est plus. Il est désormais une proie du système de la surmédiatisation. Et le fait qu’il ne veuille pas être célèbre alimente ironiquement sa célébrité car son cas alimente à son tour le buzz autour de lui qui ne fait que grossir et grossir proportionnellement à sa volonté de stopper et d’enrayer cette machine infernale. Superstar est loufoque, timbré même, mais d’une fine intelligence tant la toile nébuleuse qu’il tisse comporte autant de ramifications que de thématiques ou sous-thématiques exploratrices, réfléchissant avec lucidité sur nos sociétés actuelles. La principale, constituant le noyau dur de cette tragique histoire provoquant la chute d’un homme, est bien sûr la futilité de nos civilisations qui s’inventent des idoles, des stars, qui ne sont personne et qui deviennent des célébrités hissées au rang de « sur-personnes » sans que l’on comprenne au fond vraiment pourquoi. La parabole est peut-être facile mais la façon dont Giannoli va la traiter dans ses micro-idées sous-tendant l’ensemble va être d’une richesse passionnante. Superstar par donc d’un postulat complètement décalé, bizarre, à la limite du fantastique façon Nicolas Gogol et va s’attacher à montrer comment nos sociétés et surtout les individus qui les composent, ont besoin de se rattacher à quelqu’un, si possible un « nobody », quelqu’un comme eux, quelqu’un qui, tout en étant célèbre, les représente d’une certaine manière car venant du même milieu d’origine, du même océan du néant de la masse informe des anonymes banals. Sauf qu’avec cette célébrité, vient l’observation permanente. Scruté, Martin est aimé un jour comme il peut-être détesté le lendemain, la moindre de ses actions pouvant inverser la tendance de populations changeantes qui zappent aussi vite qu’elles vivent. Et le film de partir sur le monde consumériste où les modes s’enchaînent, se remplacent, l’une en chassant l’autre à la vitesse d’une respiration. Et voilà un drame d’aujourd’hui. Des gens poussés sous le feu des projecteurs de façon aussi soudaine qu’éphémère, l’homme actuel ayant une vision instable des choses, doublée d’un besoin de nouveauté permanente à un rythme de plus en plus frénétique. Cette critique acerbe de nos sociétés va alors se dédoubler, se démultiplier encore et encore pour tisser un gigantesque réseau de vases communicants. Une branche va partir du côté des médias, critiquant vivement leur cynisme et leur méchanceté, utilisant les gens et les vies avec inconséquence, sans aucune conscience des risques de leur jeu dangereux, juste pour divertir, pour exploiter le sensationnel avec une hypocrisie qui n’a d’égale que leur cupidité. Une autre va partir en direction d’une réflexion sur l’anonymat au détour de ce pauvre Martin qui ne demandait rien, qui voulait juste rester dans sa petite vie tranquille et qui se débat de toutes ses forces pour comprendre. Comprendre l’incompréhensible. Pourquoi ? Qu’a t-il bien pu faire qui expliquerait sa nouvelle notoriété démesurée ? De la même manière qu’aujourd’hui sortent quotidiennement de fausses stars factices de pacotille ne devant à rien leur célébrité, Martin ne comprend pas. Et le film de tirer à boulets rouges sur le phénomène de la surmédiatisation en mettant en exergue son illogisme, sa frénésie épuisante, lamentable, incohérente et inconséquente. Plus Martin veut être anonyme, plus il devient célèbre. La faute à un système médiatique presque pathétique aimant la tragédie au point de l’encourager.

Le choix de Kad Merad, même si le comédien se révèle pas toujours juste dans son jeu loin de son univers traditionnel, était la brillante idée de Giannoli, d’autant qu’il a la tête de l’emploi pour se glisser dans la peau et le physique du monsieur tout-le-monde. Si certains ont relevé une hypocrisie de la part du cinéaste qui critique la surmédiatisation en faisant appel à sa personnification même via l’acteur le plus sur-utilisé de France au cinéma et sur les plateaux, on pourrait voir l’idée par un autre biais inverse. Le Kad Merad post-Bienvenu chez les Ch’tis est devenu un incontournable et l’emballement médiatique autour de sa personne est un peu similaire à celui vécu par le personnage de Martin Kazinski qu’il interprète. Qui de mieux que lui, dès lors, pour jouer la déchéance de ce pauvre homme broyé  par le système médiatique ? Si l’on observe la trajectoire récente de l’acteur/comique français, Kad Merad vient du monde de la télé et a voulu tenter sa chance au cinéma. Solidarité professionnelle et amitié obligent, les médias l’ont aidé en multipliant la promo pour ses premiers films, en l’invitant, en le poussant vers les sommets… Résultat, Bienvenu chez les Ch’tis et ses 20 millions d’entrées. Sauf que depuis, le comédien est en proie à un double-phénomène. D’un côté, la peur que la machine s’arrête aussi vite qu’elle a démarré, le poussant à multiplier les rôles, à jouer dans tout et n’importe quoi pendant que le succès est là. De l’autre, les médias exigeant en quelque sorte leur rétribution. Ils ont aidé le comique à devenir comédien, à devenir ce qu’il est, ils attendant le retour d’ascenseur car rien n’est jamais gratuit dans ces milieux pourris. Et Kad de se sentir presque obligé de répondre présent à toutes les invitations télévisuelles pour venir faire le pitre de service, ce qu’en somme on lui demande. « On a un plateau un peu mou sur la prochaine émission, appelons Kad pour voir s’il est dispo, histoire qu’il vienne mettre un peu l’ambiance ». Sollicitations permanentes, emballement médiatique, frénésie de tournage, au cinéma, à la télé, Kad est un comédien en cours d’implosion. Et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui on le voit moins, que ce soit au cinéma ou à la télévision. L’histoire racontée de Martin Kazinski trouve une résonnance chez l’acteur qui lui aussi, a connu cet emballement médiatique poussant vers l’épuisement, vers l’harassement, débordant de pression, dans un pur esprit d’exploitation cynique. Un bon choix de casting intelligent au contraire, loin de l’hypocrisie évoquée par certains.

Mais attention, non pas que Superstar soit un super-film, parfait en tout point. Si le fond est très malin et intelligent, le film est, quant à lui, un peu déséquilibré et gâche, dans des proportions limitées, son brio potentiel. Il démarre sur les chapeaux de roues et tient toutes ses promesses dans une première moitié qui exploite à ravir le postulat décalé de cette histoire tragi-déjantée et incompréhensible avant de retomber un peu dans une seconde partie un peu plus poussive, développant une romance pas forcément indispensable et qui fait perdre un peu de la charge corrosive d’une fiction qui requerrait plus d’intransigeance. Giannoli n’a semble t-il, pas voulu assumer complètement la noirceur de son film et a préféré le tempérer un peu en lui coltinant une échappatoire qui lui fait perdre de sa puissance en plus d’étirer un récit qui aurait mérité d’être plus condensé et resserré pour enlever les quelques fioritures gênantes ça et là. Dommage d’autant que sans cela, Superstar aurait pu être une œuvre vertigineuse, sorte de drame satirique critiquant un tas de choses diverses unifiées autour d’un même sujet central : la notoriété. Sans ce déséquilibre narratif, Superstar aurait pu être une œuvre extraordinaire, à la fois profonde et magistrale. Et si l’exercice perd un peu de sa superbe en s’adjoignant des défauts maladroits idiots, il reste quand même une passionnante et courageuse tentative de cinéma social et de société, réfléchissant sur tout un tas de choses qu’il imbrique avec intelligence. Ce pamphlet n’est pas brillant (dommage car il aurait pu l’être), manque d’un effet d’étourdissement dans la déboussolante mésaventure qu’il raconte, mais il est quand même formidable de profondeur. Et à coup sûr, plusieurs visions pourraient permettre de cerner encore quantité de choses sur le pouvoir de l’image, la dignité humaine, la superficialité et l’artificialité de nos mondes vendant du factice, la banalité et la singularité en tant qu’être humain de chacun. On regrettera seulement que Giannoli n’ait pas su faire de sa riche réflexion existentielle, un drame transcendantal, seulement bêtement handicapé par des défauts aussi futiles que maladroits, freinant les ambitions ce qui était parti pour être l’une des plus belles machines de l’année. Peut-être justement le problème, un trop d’ambition tuant l’ambition, Superstar avait tout pour être une démonstration magistrale mais tombe dans le domaine du bon, se tirant bêtement une balle dans le pied au lieu de foncer dans le génie dont il prenait le chemin. En même temps, n’est pas Lumet qui veut et Superstar n’a pas la finesse d’un Network.

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