SENNA (critique)

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Carte d’identité :
Nom : Senna
Parents : Asif Kapadia
Livret de famille : Ayrton Senna, Alain Prost, Franck Williams, Ron Dennis, Viviane Senna, Milton Da Silva, Neide Senna, Jackie Stewart, Gerhard Berger, Nigel Mansell, Nelson Piquet…
Date de naissance : 2011
Nationalité : France, États-Unis
Taille/Poids : 1h44 – Budget N.C.

Signes particuliers (+) : Passionnant y compris pour les non-initiés /amateurs. Riche, documenté. Une construction comme un film à suspens. Le parallèle entre le sportif et le mythe.

Signes particuliers (-) : Quelques passages survolés.

 

DUEL ENTRE UN HOMME ET SON MYTHE

Résumé : La carrière de l’un des plus grands pilotes de Formule 1 de l’histoire de la discipline et accessoirement, l’une des plus grandes idoles que le peuple brésilien ait connu, tragiquement disparu lors d’une course à Imola en Italie en 1994…

Premier documentaire produit par la compagnie « Working Title » à qui l’on doit Les Tudors à la télé ou Shaun of The Dead au cinéma, Senna revient sur l’extraordinaire carrière de l’un des plus grands pilotes de tous les temps. Auréolé du prix du meilleur documentaire au réputé festival de Sundance, il aura fallu un travail titanesque à l’équipe d’Asif Kapadia pour aboutir à ce résultat, l’une des œuvres les plus brillantes sur un sportif jamais réalisée. D’une durée initiale de 5 heures, Kapadia aura dû travailler d’arrache-pied pour parvenir à condenser toute la richesse d’un sujet aussi vaste qu’Ayrton Senna. Ramené à une durée exploitable de 1h44, on aurait presque envie de voir les 5 heures initiales tant Senna n’a aucune temporalité, tant les minutes passent sans que l’on s’en rende compte, tant on voudrait en voir plus, encore plus, bien plus…

Aidé par la famille du pilote, obtenant leur accord total dans une réelle relation de confiance établie (le père du producteur James Gay-Rees a côtoyé « l’artiste du volant » dans sa jeunesse), aidé par toute une institution, la FIA, ayant eu accès à des images quasi-invisibles aujourd’hui sur les écrans (l’accident notamment, dont les images sont encore bloquées juridiquement), Senna frôle la perfection par son incroyable travail bluffant de recherche d’archives, par la magie que dégagent des images rarissimes, personnelles comme professionnelles et par l’histoire qu’il raconte.

Construit comme un véritable film au suspens haletant, Senna brille autant par sa narration que par sa construction. On en oublierait presque qu’il s’agit d’un documentaire. Kapadia fait quasiment systématiquement les choix justes qui s’imposent tout au long de son récit, du choix de la voix-off remplaçant les traditionnels interview classiques au montage dosant à merveille le récit d’une folle épopée, d’une ascension mythique sur dix ans vers les sommets en le mêlant à la peinture d’un homme atypique et complexe, en passant par un refus de la facilité, évitant l’écueil de se concentrer et de tout résumer au seul et tragique accident fatal à Imola en Italie. Kapadia préfère dans le peu de temps qui lui est imparti, tenter de décortiquer et d’analyser plus qu’un homme, un mythe, une légende de l’histoire du sport. Et de nous plonger dans la folle aventure d’Ayrton Senna… Kapadia revient ainsi sur son incroyable et fulgurante montée de l’ombre à la lumière. Homme complexe, Senna incarnait une contradiction inédite : « l’orgueil humble ». Héro au mental d’acier et à la conviction profonde en son destin, véritable conquistador armé d’une exemplaire volonté de dépassement de soi permanente, homme pieu convaincu de la bienveillance à son égard de son protecteur, Dieu, véritable idole d’un pays tout entier auquel il était dévoué, amoureux et aimé, Senna était plus qu’un simple sportif. C’était avant tout un homme aux nombreux conflits intérieurs existentiels, un homme avec ses démons, ses rêves, ses défauts et ses qualités. Un homme qui a toujours cherché à s’améliorer aussi bien en tant que sportif qu’en tant qu’être humain. Parfois vaniteux, parfois orgueilleux mais toujours empreint d’une terrible humilité dans le même temps, d’une immense gentillesse et d’une profonde compassion, Senna était un homme passionnant et passionné dont l’image dépasse de loin le simple coureur génial de Formule 1 qu’il était. Attachant, sa personnalité unique et parfois fantasque justifiait à elle seule l’existence de ce travail de fourmi.

Kapadia parvient avec magie, intensité et émotion à nous faire revivre ce qu’il était, de ses prémisces dans le karting à ses débuts en Formule 1, de ses premières victoires à ses titres de champions, de ses exploits légendaires (courir la boîte à vitesse coincée en 6ème, effectuer des remontées hallucinantes et inédites, remporter des victoires impossibles compte tenu du matériel mis à sa disposition…) à la rivalité épique qui l’a opposé au français Alain Prost. Cette rivalité, Kapadia la décortique, la retourne dans tous les sens pour nous en faire saisir toute l’essence intense, toute la puissance sportive et humaine comme deux ennemis sur un champ de bataille. Mais une rivalité qui n’est pas là pour le seul plaisir du suspens car elle éclaire sur la personnalité d’un homme derrière le sportif. Un homme au besoin de reconnaissance, un homme haïssant autant l’échec que l’injustice, un homme que l’on a tenté de briser par des manigances politiques mais qui est revenu prouver que c’est sur le seul terrain du sport que les comptes se réglaient. Tous les ingrédients cinématographiques éclatent alors, la trahison, la haine, la colère, la vengeance calculée, l’épique du combat. Et Kapadia de capter des archives où les regards en disent long, où les silences sont lourds, pesants, ou les phrases assassines participaient d’une réelle beauté du sport comme on la vivra peut-être plus jamais par la suite.

On pourra reprocher au documentariste quelques absences légères à l’image des quatre premières années balayées en un quart d’heure ou l’absence des retrouvailles avec Prost post-titre en 1991 après le point culminant du combat entre les deux hommes ou encore la victoire laissée à son ami et coéquipier Gerhard Berger, preuve de la bravoure de la personne. Mais c’est bien là le problème. Senna, c’est trop pour une peinture à échelle filmique. Une chose est sûre, il n’est pas besoin d’aimer le sport, la course, les voitures ou la Formule 1 pour aimer ce Senna là. Contrairement à des documentaires forts comme Messi récemment ou Maradona par Kusturica, Senna se vit intensément comme un vrai film de cinéma. Et sans être passionné, sans même connaître l’homme, rien n’empêchera de vivre pleinement ce travail prodigieux, ce récit magique et puissant de beauté quasi mystique, ce retour sur une époque bénie où existaient de vrais pilotes, avant, comme le dit Senna lui-même, que l’électronique ne conduise les voitures à la place des pilotes. Senna nous renvoie à une époque nostalgique empreinte d’une grandeur et d’une passion aujourd’hui disparue, celles des vrais hommes, des vrais sportifs, des vrais pilotes avec un grand « P ». Les meilleurs d’aujourd’hui ne seront jamais des Senna. Et dans tout ça… la peur au ventre. Les minutes défilent, l’ambiance est lourde. Car on sait. On sait que chacune de ces folles années jubilatoires nous rapproche de l’inéluctable histoire, du tragiquement connu de tous. Et c’est avec appréhension que l’on vit même les moments fous de joie suprême. Car dans tout cela, il était une fois la tragédie d’un homme qui disait tout le temps « qu’il avait la vie devant lui pour s’accomplir en tant qu’homme ». Pour beaucoup, on se souviendra de ce que l’on faisait ce dimanche 01er mai 1994, d’où on était, d’avec qui on était. Moi, je m’en souviens. J’étais un gosse devant sa télé. Un gosse qui a eu peur, qui a tremblé une après-midi entière et qui a finalement pleuré la mort d’une idole… Comme beaucoup. Comme le Brésil tout entier et une grande partie du monde.

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