PRISONERS de Denis Villeneuve
Critique – Sortie DVD (drame/policier)

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21028038_20130813155654441.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxMondo-mètre :
note 7
Carte d’identité :
Nom : Prisoners
Père : Denis Villeneuve
Livret de famille : Hugh Jackman (Keller Dover), Jake Gyllenhaal (Loki), Terrence Howard (Franklin Birch), Viola Davis (Grace), Maria Bello (Nancy), Melissa Leo (Holly), Paul Dano (Alex), Dylan Minnette (Ralph)…
Date de naissance : 2013
Majorité au : 09/10/2013 (en salles) / 12 février 2014 (en vidéo)
Nationalité : USA
Taille : 2h33
Poids : 46 millions $

Signes particuliers (+) : Un drame policier de très haut vol, évoluant conjointement dans le grand thriller à enquête haletant et stressant et la tragédie intimiste épouvantable et suffocante, touchant deux familles dévastées. Remarquablement équilibré, conduit avec une maîtrise impressionnante par un cinéaste virtuose et des comédiens extraordinaires, une expérience désarçonnante sur l’une des plus grandes et inconcevables peurs de l’être humain.

Signes particuliers (-) : Le très écrit dernier tiers s’emmêle un peu les pieds dans les ficelles policières de son histoire, lâchant la simplicité brute du drame pour basculer dans le thriller à rebondissements. Et le film de quitter l’expérience sourde d’une tragédie pour se réorienter vers une fiction de cinéma plus conventionnelle. Une maladresse narrative qui laisse échapper le statut de « chef d’oeuvre » si longtemps entrevu pour ancrer le film dans plus de « normalité ».

 

LA FORCE DU DÉSESPOIR

LA CRITIQUE

Résumé : Les Dover et les Birch, deux familles voisines, se réunissent pour Noël. La journée est belle, festive, détendue. Jusqu’à ce que leur petite fille respective disparaisse en jouant dehors. Le début de l »horreur pour ces deux familles dévastées par l’angoisse de l’attente, la peur de l’issue, la panique des jours qui filent, l’incompréhension de l’acte odieux…

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L’INTRO :

Propulsé sur le devant de la scène par son excellent Incendies en 2010 qui s’est même frayé un chemin jusqu’au Oscars dans la catégorie « Meilleur Film en Langue Etrangère », le québécois Denis Villeneuve est entré dans une nouvelle dimension et s’apprête à signer deux films rien que sur cette année 2013. D’abord, An Enemy, une fiction fantastique canado-espagnole avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent et Isabella Rossellini mais avant, Prisoners, un thriller lourd sur un sujet lourd, déjà candidat postulant aux prochains Oscars. Le cinéaste s’attaque à l’un des plus grands drames qu’il est possible de vivre pour un couple de parents, l’enlèvement d’un enfant. En l’occurrence ici, ce sont deux couples voisins et amis qui vont être confrontés à cette terrible tragédie, d’un côté Hugh Jackman et Maria Bello et de l’autre, Terrence Howard et Viola Davis. Au centre, Jake Gyllenhaal (encore) en flic dévoué à son métier qui va mettre tout en œuvre pour essayer de mener à bien une enquête sur terrain glissant. Melissa Leo et Paul Dano complétant la distribution.

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Présenté à Toronto, Prisoners a reçu un accueil plus que favorable, le comparant au plus grandes références qu’il est possible de trouver dans le thriller-policier. Et le film de confirmer que cette année 2013 est quand même une sacrée belle année de cinéma, truffée de grandes œuvres « commerciales » de qualité. Pourtant, force est de reconnaître qu’avec un tel sujet si délicat, Denis Villeneuve s’aventurait dans un terrain glauque dangereux sur lequel il fallait être un fin maître esthète pour éviter de tomber dans l’exploitation d’un inconfortable fléau moderne dont rien que l’idée est tétanisante tant on ne peut qu’imaginer la douleur que représente un telle situation angoissante faite d’impuissance et d’attente stressante. Les enlèvements d’enfants est un sujet douloureux pas si souvent abordé au cinéma, peut-être parce que ce summum de l’horreur pour un couple est trop exigeant émotionnellement et en appelle à une peur sourde trop résonnante. Lovely Bones de Peter Jackson se drapait dans le fantasmagorique pour alléger sa charge. La Rançon de Ron Howard se cachait derrière l’efficacité d’un thriller de divertissement… Ici, rien de ça. Une tension froide dans un drame pesant instaurant une ambiance lourde. Coproduit par Mark Wahlberg à qui l’un des rôles avait été proposé, Prisoners essaie de renouer avec la grande tradition des thrillers psychologiques troubles et troublants à l’atmosphère terriblement oppressante et effrayante.

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L’AVIS :

Au croisement d’un Mystic River et d’un Zodiac, Prisoners est un thriller dramatique à enquête d’une intensité proprement hallucinante, que l’on pourrait qualifier de « terrible » mais au sens littéral du terme et non dans sa signification facile et argotique. Un thriller en apnée suffocant, laissant le souffle court tout au long de sa narration concise et sans fioritures où chaque séquence fonctionne comme des lames de rasoirs extrêmement aiguisées et coupantes. Le film choral qui adopte plusieurs points de vue changeants (un couple, puis l’autre, puis le flic) au cours de sa narration parfaitement étudiée et millimétrée, s’articule autour d’un double visage qui représente les deux registres dans lesquels s’ancre cette histoire puissante et destructrice qui fera à coup sûr des ravages auprès des spectateurs qui doivent s’attendre à être follement désarçonnés par ce coup de maître. D’abord, il y a la face « drame », celle s’immisçant dans l’intimité des familles victimes touchées, décryptant comment chacun réagit différemment et à sa façon devant une telle situation impensable et inconcevable. Ceux qui attendent dans l’angoisse, ceux qui ne tiennent plus en place quitte à en devenir fou, ceux qui pleurent encore et encore en sombrant dans la dépression, ceux qui se soudent, ceux qui s’éloignent, ceux qui traversent sans comprendre… Ce visage terriblement humain et poignant est mis en valeur par un casting aux prestations impressionnantes. Hugh Jackman livre certainement sa meilleure, cassant pour une fois la fadeur de son jeu que l’on commençait à croire très limité. Terrence Howard fait dans la sobriété alors que Maria Bello crache toute la douleur de son personnage dans des séquences affolantes d’émotion. Viola Davis glace par sa faculté à interpréter le vide qui habite une mère confronté à ce type de drame alors que Jake Gyllenhaal donne de l’épaisseur  à son personnage de flic dévoué, rappelant son interprétation dans le fincherien Zodiac. Et c’est sans évoquer les personnages secondaires, Paul Dano étourdissant en attardé mental accusé ou Melissa Leo, sa tante, embarquée malgré elle dans ce tourbillon si sombrement torturé.

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Puis vient le second visage, le thriller. Virtuose, Denis Villeneuve déploie son enquête haletante, naviguant à merveille dans sa conduite toute en maîtrise extrême d’un suspens époustouflant en appelant aux plus grandes œuvres du genre. Captivant, Prisoners ne met que très peu de temps à happer dans les mailles de son filet et ne lâche plus jusqu’à son dénouement qui, quelle qu’en soit la finalité, soulage tant les deux heures auront été un monument de stress sans cesse inquiétant, laissant planer une atmosphère pénible et accablante. Si le film perd un peu de sa superbe dans un dernier quart étiré de moins haute volée que le reste de l’exercice, légèrement plus conventionnel et manufacturé avec ses fausses pistes à tiroirs, s’égarant parfois dans quelques impasses emprunt d’une légère certaine confusion d’écriture, le brio de cette œuvre exigeante reste implacable et souffle une décharge à la fois d’adrénaline et d’émotions brutes particulièrement rare au cinéma. On reste abasourdi par la pureté d’un film presque sensoriel et à fleur de peau, jamais trop ou pas assez démonstratif, et alimenté par un régime tout en pression maximale sans pour autant tomber dans la spectacularisation outrancière, mais au contraire respectant avec grandeur, l’équilibre entre le drame et le policier dans un démonstration éblouissante puissamment immersive où l’on ressent chacun des ressorts, effets et sentiments actionnant l’intrigue, de la douleur à la colère, de l’incompréhension à l’hébètement, en passant par la pluie glaciale qui tombe sur ce Boston hivernal grisailleux, le temps qui s’écoule, l’impuissance, le manque de mots… Ajoutez à cela une photo magistrale (signée du chef op récurrent des Frères Coen), une BO discrète, des images magnifiques et une mise en scène gracieuse et jamais appuyée et vous obtiendrez un film d’une justesse époustouflante qui balaye tout sur son passage malgré ses quelques maladresses d’écriture qui certes tardent à venir mais ternissent légèrement l’impact d’un film parti pour être un immense chef d’œuvre et brutalement recentré dans un statut de fiction. Toutefois, Prisoners met en lumière avec un hyperréalisme terrifiant, un mal de notre société dérangeant, celui de la possibilité basse de s’attaquer à ce qui devrait être inattaquable. Et cette bourrasque mettant l’humain au centre de tout, est une expérience forte et impactante qui a de grandes chances de marquer comme une cicatrice cinématographique.

Bande-annonce :

Par Nicolas Rieux

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